A l'ambassade de France, Robert Dussey a fait un rêve

30/03/2012
A l'ambassade de France, Robert Dussey a fait un rêve

Robert Dussey, le conseiller diplomatique du chef de l’Etat, a reçu jeudi à Lomé des mains de l’ambassadeur de France au Togo, Nicolas Warnery, les insignes de Chevalier de la Légion d’Honneur.

Lors de son intervention, M. Warnery a présenté Robert Dussey « comme  un ami de longue date de la France, (…) un fin diplomate, un philosophe, un écrivain prolixe et l’un des experts du continent africain ».

Voici l’intervention de l’ambassadeur de France au Togo

Cher Robert,

C’est avec joie que nous sommes réunis ce soir en cette Résidence de France. Car c’est un ami que je décore ce soir. Un ami de longue date de cette Ambassade, un ami de longue date de la France. Joie car au-delà du fin diplomate, la France honore un philosophe, un écrivain prolixe et l’un des experts du continent africain.Cher Robert, Comme le veut la tradition, il me faut maintenant retracer votre parcours. Depuis votre naissance à Bangui en 1972 jusqu’à la publication de votre dernier ouvrage (« Une comédie sous les tropiques »).Panafricain convaincu, j’en aperçois d’ailleurs plusieurs dans l’assistance ce soir, vous êtes né au cœur du continent, en Centrafrique, la bien nommée, où vous suivez des cours au Séminaire Saint Paul.

Votre ferveur religieuse ne vous quittera plus et elle constitue, sans doute, un « fil rouge » dans votre parcours. Est-ce une culture familiale, est-ce un appel ? Vous nous ouvrirez certainement quelques portes dans les minutes qui viennent. Vous poursuivez donc vos études théologiques au Congo-Brazzaville auprès de la communauté des Béatitudes puis des Franciscains. Après de brillantes études, vous décidez pourtant de débuter une existence séculière en devenant philosophe politique.Vos talents sont rapidement reconnus. Vous intégrez le cercle prestigieux des intellectuels africains. Vous parcourez l’Afrique et le vaste monde.Vous n’oubliez pas pour autant vos racines catholiques, racines placées au service de la paix, ici ou ailleurs. En 2004 vous devenez ainsi le médiateur spécial de la communauté Sant’ Egidio au Togo. Votre programme, votre ambition pour votre pays sont d’ailleurs clairs : dès 2003 vous « pensez la réconciliation au Togo ».

Vous devenez un véritable médiateur, un fin négociateur. Le Chef de l’Etat vous accorde sa confiance et vous nomme conseiller diplomatique de la Présidence.Mais, comme vous le savez, la France a souhaité décorer, non seulement la fonction, mais aussi l’homme. L’homme Robert Dussey. L’homme qui n’hésite pas à se montrer critique. L’homme, qui ne donne pas des leçons, mais qui s’efforce d’être pourvoyeur de bonnes idées.Vous êtes, sur la scène politique togolaise, un de ceux qui prend sa plume aussi promptement que son téléphone pour nous rappeler les bonnes pratiques. Votre sens critique est, je le crois, votre marque de fabrique.

C’est peut-être cette qualité qui vous rend si précieux auprès des services de la Présidence. Dès 2003 il n’a échappé à personne que dans un bref et percutant ouvrage vous vous interrogiez en ces termes :« Togolais ! Qu’avons-nous fait de notre liberté ? » Dès 2003, précurseur, vous appelez de vos vœux des réformes qui verront le jour, dans un autre contexte, quelques années plus tard. : mise en place d’un gouvernement de coalition, création d’une commission vérité et réconciliation et instauration d’instances de dialogue susceptibles d’offrir une voie aux différentes aspirations politiques.Vous avez ensuite développé les thèmes panafricains qui vous sont chers. L’Afrique est malade dites-vous,« l’Afrique est malade de ses hommes politiques ». Vous dressez un bilan sévère mais rempli d’espoir, alors que vous estimez que « la moitié des leaders politiques africains sont incapables de gouverner leurs Etats » … C’est particulièrement osé. Pourtant quelques pages plus tôt vous décrivez ce gouvernant africain que vous appelez de vos vœux : un homme ferme dans le commandement mais qui fait preuve d’humilité face au réel. Un travailleur acharné mais lucide. Doté d’une éthique élevée, gage de désintéressement.

Voici, cher Professeur, exposées les raisons qui ont motivé votre nomination. A celles-ci, j’ajouterais, bien sûr, vos qualités humaines : votre sympathie et votre disponibilité, qui font de vous un interlocuteur particulièrement attachant, l’un de ceux qu’on voit toujours avec plaisir.En ces moments troubles dans le monde et dans la région, en ces temps d’intense activité diplomatique pour le monde et pour le Togo, permettez-moi également de féliciter à travers vous tous ceux qui accompagnent avec professionnalisme le tempo imposé par une présence au Conseil de Sécurité. Ils savent que nous sommes et resterons à leur côté pour les aider dans leur tâche en cas de besoin !

La réponse de Robert Dussey

C’est avec un réel plaisir que je prends la parole d’abord pour remercier le Président de la République Française, Son Excellence Monsieur Nicolas SARKOZY qui a bien voulu me nommer au  grade de Chevalier dans l’Ordre de la Légion d’honneur et également remercier le Président de la République, Son Excellence Monsieur Faure GNANSSINGBE qui s’est réjoui de cette distinction française. Mes remerciements vont à l’endroit de Dominique Rénaux (votre prédécesseur), Roland  BREJON et tout le personnel de l’Ambassade de France au Togo. 

Cher Nicolas, je vous remercie de votre accueil si amical dans cette belle résidence.  

En préparant cette cérémonie, j’avais demandé à Roland, si je devrais prononcer un discours. Il me répondit oui et je me suis dit pourquoi un discours ; car  l’objectif du discours consiste à propos d’un thème (un sujet) de soutenir une thèse (un point de vue, une opinion qui réponde à une problématique. Il faut convaincre un adversaire, soit pour modifier son opinion ou son jugement, soit pour l’inciter à agir ou carrément argumenter. Mais argumenter c’est vouloir convaincre, persuader ou délibérer. Si argumenter consiste à soutenir ou à contester une opinion, cette tentative vise aussi dans le même temps à agir sur le destinataire en cherchant à le convaincre ou à le persuader. Mais ici, il ne s’agit pas de persuader,  plutôt présenter ses gratitudes, sa reconnaissance à l’endroit d’un bienfaiteur.  Oui, le mot est lâché : la reconnaissance. 

La reconnaissance 

La polysémie de la notion de reconnaissance dissimule certainement une essence commune justifiant l’usage du même mot. L’objet de ma brève réflexion sera de trouver ce dénominateur commun qui justifie l’usage d’un mot identique pour des réalités qui semblent appartenir à des registres conceptuels différents. L’étymologie latine du mot connaissance, éclaire par ricochet le sens de la reconnaissance. Connaissance vient de conascere qui signifie "naître avec". NIETZSCHE est revenu avec pertinence sur cette étymologie de la connaissance pour critiquer la conception rationaliste du savoir. Pour lui, connaître, ce n’est pas asservir l’objet connu mais entrer en osmose avec lui. De ce point de vue Nietzschéen, la reconnaissance serait l’acte qui consiste à reconnaitre la dignité de l’objet perçu. Avec NIETZSCHE on serait dans le registre moral de la notion de reconnaissance prise au sens de gratitude. Le rationalisme cherchant à capturer l’objet serait fondamentalement un ingrat.

Dans le prolongement de l’inspiration Nietzschéenne on  peut établir un parallèle entre la reconnaissance et la renaissance. Du coup, nous en venons au thème platonicien de la réminiscence lié à la théorie des idées. Comme le montre Platon à travers l’esclave du Ménon, qui découvre par lui-même sans avoir fait de géométrie le théorème de Thalès, connaître c’est toujours reconnaître. Socrate explique à ses interlocuteurs interloqués que l’esclave n’a fait que se souvenir d’une essence géométrique qu’il avait contemplé préalablement dans le Ciel des idées. Pour Platon, la connaissance n’est possible que parce qu’il y a reconnaissance, c’est-à-dire remémorisation de ce que notre âme a déjà vu mais oublié dans une vie antérieure.

Or, une telle réminiscence constitue un acte de renaissance pour notre âme déchue qui s’est enlisée dans la matière après sa chute du ciel des idées. La reconnaissance est littéralement chez Platon un acte de salut qui permet à notre âme de renaître à travers sa conversation au principe spirituel… Outre le sens moral de gratitude et le sens spirituel de réminiscence, la reconnaissance comporte aussi un sens phénoménologique largement exploité par Hegel dans la  phénoménologie de l’Esprit. En effet, dans la célèbre dialectique du maître et de l’esclave, c’est la question de la reconnaissance de l’autre qui est centrale. Dans un premier moment, le maitre ne devient telle qu’a travers la reconnaissance de son courage supérieur par son futur esclave, le maitre étant celui qui n’a pas eu peur d’affronter la mort.

Dans un second moment, l’esclave qui n’est devenu tel qu’en raison de son manque de courage face à la mort prend conscience de sa dignité humaine bafouée et se révolte contre le maître au risque de sa vie. Enfin, dans un troisième moment, l’esclave et le maître reconnaissent qu’ils ont besoin l’un de l’autre d’où l’abolition de l’esclavage et l’avènement d’un Etat libre et rationnel qui reconnait l’égalité de droit de tous les êtres humains. Pour Hegel, toute conscience humaine a besoin de la reconnaissance par une autre conscience pour exister en tant que tel. 

Le point commun entre les différentes acceptions du mot reconnaissance est donc trouvé : il s’agit tout simplement de l’amour. Qu’il s’agisse de gratitude, de réminiscence ou de réconciliation, la reconnaissance est fondée sur un acte d’amour. 

Ce que cache surtout un tel choix et qui ne peut-être justifié, c’est ce que nous avons pensé avoir trouvé : l’amour et l’honneur. Qu’est-ce que l’honneur pour que Napoléon  BONAPARTE en fasse une distinction nommée "la légion d’honneur" ?

Platon souligne que le Thumos (l’une des parties de l’âme) « est en réalité le siège du courage, du sentiment de dignité, de fierté, d’honneur ».

L’honneur peut se définir comme un lien entre une personne et un groupe social qui lui donne quelque chose. L’honneur se gagne par des actes admirés par la collectivité. On subit la honte en conséquence d’actes méprisés. En ce sens, l’honneur est un attribut collectif comme la vertu est un attribut individuel. 

Les Etats donnent des décorations, dont en France la principale est la légion d’honneur dont je suis le bénéficiaire ce soir. De cette prestigieuse distinction,  j’ai été fait Chevalier. Mais qu’est-ce être chevalier ? 

« Qui êtes vous ? demande Perceval. « je suis un chevalier. »

« Je n’ai jamais connu de chevalier » dit le jeune homme 

« Je n’en ai vu aucun, jamais je n’en ai entendu parler. » Le conte du Graal, Chrétien de Troves, vers 168-169.

Excellence Monsieur l’Ambassadeur, Mesdames et Messieurs,

Le chevalier, c’est un homme qui relève d’un ensemble de codes, de valeurs engagées dans l’aventure de la quête héroïque, ponctuée d’épreuves, couronnées de succès. Il incarne l’amour, l’errance, le merveilleux, la folie, le sang et les batailles. Il est un archétype du héros, un héros de légende qui continue de faire rêver.

Excellence Monsieur l’Ambassadeur,  je vous remercie de me faire rêver ce soir.   

Excellence Monsieur l’Ambassadeur, 

Mesdames et Messieurs, après ce long détour dans les méandres de la pensée pensante qui se laisse penser, je conclue par cette pensée de Marcel PROUST qui dit : "Soyons reconnaissants aux personnes qui nous donnent du bonheur ; elles sont les charmants jardiniers par qui nos âmes sont fleuries".

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