Combattre le terrorisme à tout prix

13/05/2013
Combattre le terrorisme à tout prix

Le chef de l’Etat togolais, Faure Gnassingbé, a présidé lundi à New York un débat de haut niveau au Conseil de sécurité, consacré aux enjeux de la lutte antiterroriste en Afrique pour le maintien de la paix et de la sécurité internationale. Le Togo est membre non-permanent du Conseil.

La lutte antiterroriste sur le continent est un impératif. Il suffit d’observer ce qui se passe en Algérie, au Mali, en Libye, ou au Nigeria pour comprendre que seule une action internationale concertée parviendra à réduire au silence les milices islamistes qui font régner la terreur et font couler le sang.

C’est la raison pour laquelle le Togo a souhaité que le débat de lundi permette de dégager des pistes pour renforcer la coopération dans ce domaine.

M. Gnassingbé a été reçu en fin de matinée par le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon. Un déjeuner offert aux 15 membres du Conseil de sécurité et présidé par Elliott Ohin, le chef de la diplomatie togolaise, se déroule actuellement.

Photo : Ban Ki-moon (G) et Faure Gnassingbé lundi au Conseil de sécurité

VOIR LE DIAPORAMA

Voici le discours du chef de l'Etat

 Je voudrais, tout d’abord, souhaiter la bienvenue à tous et particulièrement aux ministres qui participent au débat de ce jour. Votre présence ici marque l’intérêt que vos pays respectifs accordent à la question de la lutte contre le terrorisme dans le monde et, plus particulièrement, sur le continent africain, mais aussi leur détermination à l’éradiquer.

J’aimerais, ensuite, exprimer au Secrétaire général de l’ONU mes remerciements, non seulement pour son exposé sur la question sous examen, mais également pour les actions qu’il mène, sous l’égide de notre Organisation, pour promouvoir la paix,  la sécurité et la stabilité, partout où elles sont menacées, en Afrique en particulier. 

Mesdames et Messieurs,

Le terrorisme est un phénomène planétaire qui nécessite une gouvernance au niveau mondial. Il frappe tous les jours des centaines d’innocents et endeuille des populations entières et son spectre hante le continent africain.

La bande sahélo-saharienne, qui traverse l'Afrique d'Est en Ouest, est confrontée à une multitude de défis d'ordre sécuritaire, à savoir la montée de l'extrémisme religieux, de l'islamisme radical, du terrorisme, des trafics en tous genres, notamment d’êtres humains, de drogue, d’armes et de la criminalité organisée, etc.

Il s'agit bien d'une des menaces les plus préoccupantes de notre temps.

Présents notamment au Mali, au Nigéria, en Algérie, en Somalie, au Kenya, en Ouganda et ailleurs, les groupes terroristes, retranchés dans le désert, deviennent de plus en plus actifs. Ils plongent leurs racines dans les pays africains dont le faible niveau de développement constitue un terreau fertile pour leurs activités, avec comme toile de fond des conflits tribaux, des frontières poreuses et des problèmes sociaux.

Le terrorisme est la conséquence d'interactions entre des facteurs politiques, sécuritaires, économiques, sociaux et environnementaux. Il est lié à la pauvreté, à un faible niveau de gouvernance, à la corruption, et au sous-développement.

Il est particulièrement actif dans les pays fragiles,  dans les pays en situation de post-conflit où l'absence de règles de droit et les vides administratifs permettent à ces groupes de se développer, en toute impunité, et d'étendre leur influence sur une population démunie et sans perspective d'avenir, comme c’est le cas d’Al Shabab et de l’Armée de Résistance du Seigneur.  

Il anéantit, dans les zones où il est présent, toute perspective de programmes de développement économiques et sociaux. La situation est telle que ces organisations criminelles s'imposent comme les "autorités" régulatrices de zones sous leur contrôle et découragent les investissements étrangers, provoquant l'isolement voire la faillite économique des Etats concernés. 

Les flux économiques (commerce légal et trafics illégaux) et de personnes (migrations de populations autochtones, circulation des touristes et du personnel des ONG,...) sont entièrement à leur merci. Ainsi Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), régente le Sahel et en fait un eldorado des plus attractifs, à travers la prise  d’otages internationaux, le trafic de cigarettes, de drogues, d’armes et le blanchiment d'argent.

Si on ne donne pas aux Gouvernements africains les moyens de mener une politique anti-terroriste efficace et durable en privant ces groupes de leurs « armées »,  il est fort à craindre de voir se consolider non seulement un arc terroriste allant de la Mauritanie au Nigeria et se prolongeant jusqu'à la Corne de l'Afrique, mais aussi de voir se développer une zone de non droit,  pour les trafiquants du monde entier.

Des liens se créent entre les narcotrafiquants présents dans le Sahel et  des groupes mafieux européens comme la Camora en Italie ou les groupes  latino-américains  qui échangent expériences et expertises. 

Le terrorisme en Afrique dépasse largement le continent africain. Le flux de criminalité organisée y est en hausse constante.  Les ports d'Afrique occidentale et le Sahel sont devenus des plaques tournantes pour les réseaux de trafic de stupéfiants en mettant en relation les fournisseurs de cocaïne d'Amérique latine et de haschisch  venant de certains pays africains  avec les marchés d'Europe et du Proche - Orient. Le trafic d’immigrants varie entre  65.000 et 120.000 personnes par an, le trafic d’armes légères est évalué à 8 millions de pièces dont 100.000 kalachnikovs. 

La drogue venant du Moyen-Orient et de l’Amérique latine transite par ce ventre mou  qu’est l’Afrique, aux frontières perméables avant d’atteindre l’Europe. Le nombre de cocaïnomanes en Afrique de l’Ouest est estimé à 1,5 millions de consommateurs selon l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS).

Mesdames et  Messieurs,

Il est urgent de trouver des remèdes  pour endiguer cette nouvelle vague de crimino-narco-terroristes se déployant au niveau mondial.

Comment venir à bout de ce fléau rampant ? Les trois voies suivantes devront être privilégiées.

Premièrement:

Seule une réponse plurielle, qui n'est plus étroitement militaire, permettrait de contenir ces groupes crimino-narco-terroristes.

La Stratégie antiterroriste mondiale de l'ONU adoptée en 2006 et revisitée en 2012 va dans ce sens. 

Il est indispensable de combiner les questions de sécurité avec celles du développement et de la promotion des droits de l'homme.

Il s’avère aussi nécessaire de travailler en amont du terrorisme sur des programmes de développement, d'éducation et de santé.

Ce n'est qu'en assurant le bien-être des citoyens, des populations, en particulier les plus pauvres et les plus faibles, que ces dernières seront moins réceptives aux idéologies extrémistes et de violence. Seule une promesse de développement et d'épanouissement personnel peut rivaliser avec cette alternative sordide et mortifère.

La menace n’est pas seulement militaire, islamiste et terroriste au Sahel. Elle est aussi  alimentaire : le nombre de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire est passé de fin 2011 à mi 2012 de 13 millions à plus de 18 millions, dont 8 millions sont face à une crise alimentaire grave. Les mouvements de populations aggravent inexorablement une situation déjà précaire. La perte croissante de la population, la pénurie d'eau et les pertes de revenus sont les ingrédients clés pour transformer cette crise humanitaire en une véritable crise politique engendrant une recrudescence de la violence. 

Au Mali par exemple, à la veille de la période de soudure, la situation alimentaire continue à s'aggraver. Selon les Agences de l’ONU et les ONG spécialisées, "un ménage sur cinq est confronté à une situation de malnutrition sévère". Le cercle vicieux guette ces populations : faciles à persuader, elles alimentent, à jet continu, ces groupes terroristes en quête de sang neuf.

Deuxièmement :

Compte tenu des liens étroits existant entre le terrorisme et divers groupes de trafiquants et de narcotrafiquants, il est incontournable d'adopter une approche globale de lutte contre le phénomène. Ces problématiques sont les deux faces d'une seule et même réalité. 

Si le terrorisme vise à recourir à la violence contre des individus ou des biens afin de contraindre ou /et d'intimider des Etats et des sociétés en vue d'atteindre des objectifs politiques, comme c’est le cas en Ouganda notamment avec l'Armée de résistance du Seigneur, il ne peut plus être traité distinctement de la criminalité organisée qui a pour objectif final le gain financier. 

Ces groupes de criminels se transforment progressivement  en groupes hybrides comme le sont actuellement les Forces Armées révolutionnaires de Colombie (FARC).   Basé sur une idéologie politique ce groupe a, avec le temps, muté en un groupe crimino-narco-terroriste.

De même, les revendications politiques et sociales d'Ansar Dine sont facilitées par la disponibilité des ressources illicites de financement et par la coopération avec d'autres mouvements comme Boko Haram et le  Mouvement pour l’Unité et le Jihad en Afrique de l'Ouest.

Selon la « US Drug Enforcement Agency (DEA) », 60% des groupes terroristes sont liés aux trafics de narcotiques, et 80% des Talibans poursuivent un intérêt financier et non la volonté d’imposer une doctrine religieuse. Au Sahel, un tiers des Jihadistes se battent pour défendre leur idéologie alors que les deux tiers restants poursuivent des intérêts sociaux ou financiers. 

Mesdames et Messieurs,

La réponse à ces nouvelles formes de criminalité doit être internationale. La communauté internationale doit développer une stratégie mondiale, en concertation avec les pays concernés, concrétisée par une pluralité d'initiatives de nature politique, diplomatique, socio-économique et sécuritaire, et s’inscrivant dans le long terme.

Il conviendra d’aider notamment à :

• une meilleure gouvernance, impliquant une justice effective, la volonté de lancer des mandats d'arrêt contre les responsables d'exactions, une meilleure redistribution des richesses. 

• lutter contre le chômage des jeunes.  Nous sommes tous conscients que le chômage de longue durée des jeunes est une bombe à retardement. Nous devons, sans doute, engager aussi un certain nombre de débats comme la question de l'hyperconcentration des grandes villes, voire les questions démographiques.

• un meilleur contrôle des transferts des armes conventionnelles à l'intérieur du continent. Depuis le printemps arabe, on assiste à une prolifération d'armes légères et de petit calibre. La transparence de tout contrat d'armement devrait être confirmée par une  Autorité compétente africaine ;

• un meilleur contrôle aux frontières. Suite au conflit au Mali, de nouvelles routes, pour assurer le transit de la cocaïne,  sont déjà en train de s’ouvrir, selon le criminologue français Xavier Raufer, par certains pays de l’Afrique Centrale, de la Région des grands Lacs ou par la Libye.

• une approche régionale pour pallier à tout risque de "migration terroriste" notamment au Mali du fait de l'opération Serval. Il faut savoir que la guerre au Mali n’est pas sans conséquences.  Bamako, Ouagadougou et Niamey ont déjà été cités par le Mujao comme cibles potentielles d’attentat ;

• une plus grande implication du continent africain dans le débat international sur le terrorisme et une gestion mondiale de ce fléau ;

• une plus étroite coordination entre les pays africains, comme entre l'Afrique et ses partenaires internationaux ; 

• une prise en charge, par les pays africains, et les organisations régionales de la lutte contre le terrorisme sur leur territoire. A cet égard, je tiens à féliciter le remarquable travail effectué par l'Union Africaine, qui lors de sa réunion ministérielle du 17 mars 2013, a pris un certain nombre de décisions allant dans la bonne direction, comme le renforcement de la sécurité aux frontières, l'échange de renseignements, les capacités nationales à travers l'échange d'expériences, la formation et l'équipement.

Troisièmement :

Pour mener à bien ces différentes actions, il est urgent que les pays partenaires honorent leurs engagements en matière d’aide publique au développement. La crise n’autorise pas les pays donateurs à respecter  leurs engagements d’atteindre 0,7% du PIB d’ici 2015.

Selon le dernier rapport de l'OCDE pour l'année 2012, l'aide publique au développement (APD) a baissé de 4% en valeur réelle entre 2011 et 2012, et ce après avoir baissé de 2% en 2011. 

L'APD globale s'est élevée à 125,6 milliards de dollars en 2012, soit 0,29% de la richesse nationale cumulée des différents bailleurs de fonds contre 0,31% en 2011.

Pour les pays du Comité d'aide au développement (CAD), les chiffres de l’APD sont passés de 133.716 millions de dollars en 2011 à 128.356 millions de dollars en 2012. Il s'agit là  de la plus forte baisse depuis 1997!

Cela ne me parait pas juste alors qu'on sait que les pays pauvres doivent relever de nouveaux défis dont ils ne sont pas responsables et qui sont le résultat visiblement de l'industrialisation forcenée des pays riches. Je pense ici aux effets dévastateurs pour nos pays du changement climatique.

Je tiens à remercier le Danemark, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas et la Suède pour avoir respecté, et parfois même, dépassé leurs engagements en matière d’APD.

Mesdames et Messieurs,

Les chiffres sont suffisamment clairs et parlent d'eux-mêmes. Les défis sont immenses, les besoins financiers impressionnants (….) 

Comme le disait déjà le Président Bouteflika en 2002, "le Combat contre la pauvreté est peut-être l'élément premier indispensable de la lutte contre le terrorisme, car si la pauvreté est humainement et moralement inacceptable, elle est un facteur destructeur des vertus humaines et des bases de la solidarité sociale".

Outre le fait que je lance un appel pressant à tous les pays partenaires pour qu'ils fassent un effort en matière d'APD, il nous faut trouver d'autres sources de financements. 

Je pense notamment à la taxe sur les transactions financières internationales dont la finalité, à la base, n'était pas de pallier aux déficiences des banques des pays partenaires mais de servir à dégager de nouvelles ressources pour l'aide publique au développement. 

Onze Etats membres de l'Union Européenne  se sont accordés pour lancer une taxe sur les transactions financières internationales communautaire dans le cadre d'une coopération renforcée à partir de février 2013.  Je ne peux que me féliciter de cette mesure qui permettra de dégager des montants importants et dont une partie, je l'espère, sera consacrée à la solidarité internationale. Je tiens déjà à remercier le Président de la République française qui s'est engagé ici même à l’ONU à en reverser 10% "pour le développement, la lutte contre les fléaux sanitaires et les pandémies".

Mesdames et  Messieurs

Seule une coopération sous-régionale et internationale permettra de combattre les groupes de crimino-narco-traffiquants. Sans le soutien de la communauté internationale, le continent africain ne saura pas faire face à ce fléau qui gangrène les Etats, corrompt les gouvernements et transforme la population en esclaves du XXIème siècle.

Seule une gouvernance au niveau mondial, un « Etat monde » comme le dit le français Jacques Attali, développant des politiques efficaces, permettrait de faire  contrepoids à la criminalité grandissante à laquelle tous les gouvernements doivent faire face. 

Je vous remercie

Commentaires

Loading comments ...

Loading comments ...

IL NE FALLAIT PAS MANQUER

Les Togolais veulent encore plus de débit

Tech & Web

L’édition 2016 du Forum national sur la Gouvernance de l’Internet (FGI) au Togo se déroule depuis mercredi à Lomé.

L’urgence n’attend pas

Développement

22 localités vont bénéficier d'équipements publics grâce au financement assuré par le Programme d’urgence de développement communautaire.

L'Allemagne appuie le système de santé

Santé

L'Allemagne va aider le Togo à améliorer sa stratégie de planification familiale et de promotion des droits sexuels et reproductifs.

Méningite : il n’y a pas de fatalité

Santé

La 13e  réunion annuelle sur la surveillance, la préparation et la réponse aux épidémies de méningite en Afrique s’est ouverte lundi à Lomé.