Voici ma vision de l'Afrique

04/07/2015
Voici ma vision de l'Afrique

Edem Kodjo

Edem Kodjo, ancien secrétaire général de l'OUA (UA), ancien Premier ministre du Togo, président de la Fondation Pax Africana et actuellement médiateur de l’Union africaine sur la crise au Burundi, était l’invité vendredi soir du Club diplomatique de Lomé (CDL).

L’occasion d’exposer sa vision du développement en Afrique et de s’interroger sur les multiples crises qui s’y développent. M. Kodjo a également incité les pays africains à davantage de dynamisme pour leur permettre de s’insérer dans la géopolitique mondiale.  

Robert Dussey et les membres du CDL

Créé à l’initiative du ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey, le CDL est une association non-politique qui ambitionne de devenir le cadre privilégié d’échanges sur les grandes questions mondiales.

Un lieu de réflexion, de compétence et de proposition susceptible d’aiguiller la politique étrangère du Togo.

Mot d’introduction de Nicolás Berlanga Martínez, ambassadeurde l’Union européenne au Togo

Je voudrais, tout d'abord, remercier le Ministre des Affaires étrangères, de la Coopération et de l'Intégration africaine, Robert Dussey, pour l’honneur qu'il m’a accordé de pouvoir servir d’entrée en matière à la conférence de SE Monsieur Edém Kodjo.

Permettez-moi de commencer par quelques unes de mes expériences passées : cette année 2015 fait exactement 25 ans que je suis venu travailler pour la première fois en Afrique. Durant toute cette période, j'ai eu le grand avantage de rencontrer d'excellentes personnes, des professionnels de grandes valeurs ; aussi des Afro-optimistes (sur lesquels je me suis aligné) et des figures appesanties ; de bons vivants et des combattants du quotidien ; des nationalistes et des internationalistes ; certains m'ont regardé avec mépris peut-être à cause de la couleur de ma peau ou de mon origine européenne tandis que la plupart m’ont offert une forte chaleur humaine par leur accueil, que j'ai tant apprécié.

Aujourd'hui le Ministre Dussey me donne l'agréable tâche de parler brièvement d'un homme qui a su réunir dans sa vie tout le bien que j'ai appris de l’Afrique et des Africains.

Monsieur Edem Kodjo (ou devrais-je dire Monsieur Eduard Kodjo, vu que je dois tenir compte de votre longue biographie dans laquelle vous apparaissez pendant une grande période sous ce prénom) : la figure dressée à l'allure de don Quichotte, avec un sourire ecclésiastique et toujours des réponses bien mesurées et prudentes chargées de sagesse : vos titres, vos postes, vos honneurs, vos mérites, ... sont connus et font l'admiration de nous tous.

Permettez-moi de me concentrer sur trois éléments d'inspiration que vous nous tracez comme des chemins à suivre.

D’abord parlons de votre stature d’homme d’Etat, d’homme public. A mon avis, vous êtes surtout un visionnaire à l'avant-garde d'une intégration africaine intelligente et rationalisée ; un politicien pragmatique, qui, récoltant les leçons de l'histoire, ne s'est pas laissé entraîner par les urgences révolutionnaires ou les dérives autocratiques.

Il y a une légende grecque, OPISTEA, qui réfléchit sur l’attitude humaine qui consiste à se placer dans un bateau en navigation en tournant le dos à la direction de la route, en examinant les effets en arrière, à la poupe. En définitif, le bateau avance mais le passager observe seulement ce qui s’évanouit derrière lui.

Malheureusement quelques personnalités politiques européennes et africaines abusent encore aujourd’hui de cette attitude.

Nicolas Berlanga-Martinez

Vous n’avez jamais honoré cette légende. Vous respectez le passé, mais vous avez navigué dans votre vie publique tout en guettant l'avenir. D’autant plus qu’à plusieurs reprises vous avez même accepté de devenir le mascaron de proue se laissant fouetter par les vagues, comme un fer de lance pour engager la navigation.

Je n’énumérerais pas ce soir la longue liste des sujets abordés, des eaux que vous n’avez pas craint de sillonner dans cette attitude de progrès. J’en mentionnerais trois en guise d’exemple: l’universalité des Droits de l’homme, la recherche, l’énergie et les infrastructures sans frontières comme levier d’intégration et de développement en Afrique, le respect des grands principes de l’autodétermination des nations.

Retenons donc votre liberté d’esprit et votre audace pour appeler les choses par leur nom, pour dénigrer ceux qui, en Afrique ou ailleurs, regardent encore ce continent comme « sujet d’examen » plutôt que comme un partenaire co-responsable du destin de notre avenir commun.

Nous admirons votre savoir-faire. Sans nuire à personne, vous ne vous autorisez pas à ce que les cicatrices du passé, aussi profondes qu’elles puissent paraître – je parle de l’esclavage et du colonialisme avant les indépendances, des autoritarismes mystiques ou militaires d’après - soient invoquées pour construire des barrières entre des êtres humains du 21ème siècle.

Africaniste ouvert, vous n’êtes ni de ceux qui contemplent le futur en érigeant des frontières entre « nous » et les autres, ni de ceux qui utilisent de douteux arguments moraux, pour maintenir des structures irréalistes ou dépassées contre l'émergence inévitable des citoyens égaux (ni élites, ni sujets), sans la pesanteur des traditions du passé mal comprises.

« ... Et demain l’Afrique » en 1985 est devenu « ... Et aujourd’hui l’Afrique » en 2015 grâce à des hommes publics comme vous.

Longue vie, Monsieur Kodjo !

En deuxième lieu, vous nous stimulez en tant qu’un amant de la culture et de l’art, vous- même penseur et écrivain, collectionneur de sculptures et de tableaux provenant des quatre coins de l’Afrique.

L’eurocentrisme dans l’art a tardé à reconnaitre la valeur des manifestations artistiques africaines. Le regard depuis l’Europe de la culture africaine est encore biaisé par la simplification et par l’arrogance.

Il faut aussi ajouter l’émulation, toujours exagérée, d’une partie des élites en Afrique (plus accentuée dans sa partie francophone) sur un concept démodé de modernité étroitement lié à la flamboyance bourgeoise de la « belle époque ».

Par contre les expressions artistiques dans ce continent sont chargées de syncrétisme, de métissage et d’extension de ponts reliant des manifestations culturelles d’une même civilisation. Vous êtes un champion de cette vision avancée, décomplexée de l’art africain.

Je sais que dans ce domaine de valorisation de l’art moderne africain nous avons des tronçons de chemin à parcourir ensemble. Vous connaissez mon intérêt pour relancer la figure de celui qui fut l’artiste rénovateur de l’art ouest-africain, Paul Ahyi. Sous votre leadership clairvoyant, j’espère pouvoir apporter, par ma touche, le fracas du tonnerre de l’Union européenne.

Vive la maturité culturelle qui, sans abandonner son fort sens d’identité, construit des ponts, au lieu de regarder l’autre rive du fleuve avec méfiance !

Et troisièmement, votre parcours humain. Nous découvrons que vous êtes un vainqueur de la vie sans insolence, vous êtes issu non de l’aristocratie dédaignante, mais de la force de la persévérance et d’une semence bien plantée d’intelligence.

Votre père était un fonctionnaire au Ministère des Travaux publics, bon et pieux. Votre mère décéda tôt. Les six kilomètres entre votre maison d’enfance et le collège Saint-Joseph, lieu de votre formation, sont devenus des centimètres dans le long chemin de votre route postérieure.

L’éducation, la vocation de service, l’humanisme, le pragmatisme dans l’aventure publique, un engagement intellectuel sans complaisance, le regard positif envers les autres, une présence de Dieu dans votre vie qui a vocation à exalter les valeurs sans diviser les hommes ... pourront-ils servir de phare contre le manque d’opportunité pour les nouvelles générations africaines, pour la jeunesse urbaine éduquée et connectée au monde, pour ces acteurs politiques émergeants ?

Votre présence ce soir rehausse le débat de ce jeune club diplomatique de Lomé. Nos esprits sont bien préparés à vous suivre attentivement.

Informations complémentaires

Intervention Edem Kodjo.pdf 128,55 kB

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