Les conditions pour assurer la stabilité financière mondiale

08/10/2015
Les conditions pour assurer la stabilité financière mondiale

Christine Lagarde

Si la stabilité financière a progressé dans les pays avancés, les risques demeurent élevés et continuent de basculer vers les pays émergents, qui jouent désormais un plus grand rôle dans l’économie mondiale, explique le dernier Rapport sur la stabilité financière dans le monde, publié par le Fonds monétaire international (FMI) à l'occasion des Assemblées d'automne à Lima.

La Réserve fédérale américaine s’apprête à relever les taux d’intérêt aux États-Unis et les mesures prises par la Banque centrale européenne ont renforcé la confiance dans la zone euro, où les conditions de crédit s’améliorent. Bien qu’un grand nombre de pays émergents aient amélioré le cadre de leurs politiques économiques et soient devenus plus résilients face aux chocs d’origine externe, plusieurs d’entre eux sont confrontés à des déséquilibres internes, un ralentissement de la croissance économique et une baisse des cours des produits de base. L’accumulation de crédit survenue dans les pays émergents depuis la crise financière mondiale a rendu ces pays plus vulnérables à la hausse attendue des taux d’intérêt dans les pays avancés et au ralentissement potentiel de l’activité économique, ce qui pourrait soumettre les banques à des tensions accrues, indique le FMI.

«Les vulnérabilités des pays émergents sont importantes, compte tenu de ce qu’elles signifient pour l’économie mondiale, tout comme le rôle des marchés mondiaux dans la transmission des chocs aux autres pays émergents et aux pays avancés», a déclaré José Viñals, Conseiller financier et chef du Département des marchés monétaires et de capitaux du FMI. «Les turbulences survenues récemment sur les marchés financiers illustrent cette concrétisation des risques».

Pour assurer la stabilité financière mondiale, estime le FMI, les décideurs doivent relever un triple défi.

Un triple défi

Vulnérabilités des pays émergents. Les bilans des entreprises et des banques atteignent aujourd’hui leurs limites dans les pays émergents, le surendettement total se chiffrant, d’après les estimations, à 3.300 milliards de dollars. Il en est résulté une forte augmentation de l’endettement du secteur privé, en particulier chez les producteurs de produits de base, qui est allée de pair avec un accroissement des engagements en devises.

Séquelles de la crise dans les pays avancés. Dans la zone euro, il demeure essentiel de résorber le montant élevé de créances improductives et de mener à bien l’union bancaire pour consolider la stabilité financière et réduire les obstacles à la croissance. Aux États-Unis, le relèvement amplement annoncé des taux d’intérêt pour la première fois en neuf ans, même s’il est sans précédent, ouvrira une période de transition importante pour les marchés mondiaux.

Tensions sur les marchés financiers mondiaux. Comme on l’a vu lors des épisodes récents de turbulences sur les marchés financiers, le manque de liquidité des marchés amplifie les chocs et devient une source de volatilité et de contagion. Le maintien des taux d’intérêt à des niveaux bas pendant une longue période et les mesures d’assouplissement monétaire ont comprimé les primes de risque sur divers marchés d’actifs. Les facteurs de fragilité sous-jacents des marchés, tels que leur faible liquidité, pourraient être sources de perturbation s’ils donnent lieu à une réévaluation des risques et créent ainsi un risque de bradage des titres, de rachats et de volatilité accrue sur les marchés mondiaux. L’effet de levier des fonds d’investissement présente aussi le risque d’amplifier les chocs — le Rapport sur la stabilité financière dans le monde chiffrant à 1.500 milliards de dollars l’effet de levier intégré dans les fonds d’investissement sous forme de produits dérivés.

Tous ces défis exigent de mettre à niveau d’urgence des politiques économiques pour parvenir à un scénario favorable — c’est-à-dire à une normalisation réussie des conditions financières et des politiques monétaires, dans le cadre d’une reprise économique soutenue. À l’inverse, des dérapages de politique économique ou des chocs négatifs pourraient aboutir à un scénario défavorable — caractérisé par une période prolongée de turbulences sur les marchés mondiaux, qui finiraient par bloquer la reprise.

«La différence entre ces deux scénarios est tout à fait considérable», a déclaré M. Viñals. «Elle représente près de 3 % de la production mondiale d’ici à 2017».

Appel à un effort collectif

Pour réaliser le scénario favorable, les décideurs des pays avancés et des pays émergents devront relever un triple défi et mettre à niveau leurs politiques économiques en vue de renforcer la confiance et d’accroître la résilience de leurs économies, estime le FMI.

Premièrement, les politiques monétaires des principaux pays avancés doivent rester accommodantes. Tant la zone euro que le Japon devront continuer de résister aux pressions qui tendent à faire baisser les prix. Compte tenu de l’incertitude croissante au sein de l’économie mondiale, les États-Unis devraient attendre pour relever leur taux d’intérêt que les signes d’une remontée régulière de l’inflation et d’un raffermissement du marché du travail se confirment. Le relèvement futur du taux directeur devrait être progressif et faire l’objet d’une information appropriée.

Les décideurs de la zone euro ne peuvent s’en remettre uniquement à la Banque centrale européenne; ils doivent s’efforcer de mener à bien l’union bancaire pour que la stabilité financière puisse reposer sur des bases plus solides. Pour accroître l’efficacité de la politique monétaire, renforcer la confiance des marchés et améliorer les perspectives générales, il sera nécessaire de renforcer encore les banques de la zone euro en agissant globalement pour régler le problème des créances improductives et celui du surendettement des entreprises. La résorption des créances improductives des banques de la zone euro créerait une capacité d’emprunt nouvelle de 600 milliards d’euros, soit près de 3 % des prêts.

Deuxièmement, il sera essentiel d’accroître la résilience et de préserver la confiance dans les pays émergents. La possibilité d’une hausse des taux d’intérêt dans les pays avancés et d’un ralentissement de la croissance dans les pays émergents doit inciter à rester vigilant du point de vue prudentiel pour assurer la résilience des entreprises et des banques. Le maintien de la qualité des titres souverains doit être une priorité. Pour bien gérer la contagion éventuelle de turbulences sur les marchés financiers, il faudra utiliser avec souplesse et de façon judicieuse les amortisseurs disponibles.

En ce qui concerne le pays émergent le plus important, à savoir la Chine, le rééquilibrage de sa croissance économique et son désendettement nécessiteront la plus grande attention. La transition vers un nouveau modèle de croissance et un système financier davantage basé sur le marché place les autorités chinoises devant des défis sans précédent mais gérables. Une ferme volonté de procéder aux réformes sera essentielle pour assurer la crédibilité et l’efficacité de l’action des pouvoirs publics. Le désendettement du secteur des entreprises et le renforcement de la discipline de marché entraîneront inévitablement la faillite de certaines entreprises, la disparition de celles qui ne sont pas viables ainsi que l’annulation des créances improductives, ce qui nécessitera un nouveau renforcement des banques. Cependant, une action décisive sera, à terme, moins coûteuse que toute tentative de résoudre le problème par la croissance.

En outre, les décideurs doivent empêcher que les marchés deviennent illiquides. Ils doivent renforcer la surveillance de la liquidité dans le secteur de la gestion d’actifs afin d’éviter le risque de bradage des titres, et s’entendre sur des normes cohérentes au niveau mondial pour la communication d’informations sur l’effet de levier par produits dérivés dans les fonds d’investissement, ce qui permettra aux organismes de réglementation et aux investisseurs de mieux comprendre et de mieux évaluer ces risques.

Un effort collectif de mise à niveau des politiques économiques s’impose d’urgence pour faire face aux défis qui prennent de l’ampleur dans un monde incertain. Cela contribuera à préserver la stabilité financière et à rendre possible une croissance équilibrée et durable. Ce sont 3 % de la production mondiale qui sont en jeu.

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