Augustin Dokla, un malade qui fait tomber les tabous du sida

02/12/2008
Augustin Dokla, un malade qui fait tomber les tabous du sida

Assis derrière son bureau, Augustin Dokla avale deux molécules antivirales avant une séance d'interview avec un groupe de journalistes. "Je suis très attaché à ces molécules qui me sauvent", murmure-t-il d'un air sérieux à l'oreille du porte-parole des  journalistes. "Ce n'est pas facile, mais je suis déjà habitué. Je suis tenu de prendre tous les jours, six  molécules de trois différents produits",  précise M.Dokla à l'un des journalistes curieux

M.Dokla, 38 ans est une personne vivant avec le Vih/sida  (PV-VIH) sous antirétroviraux (ARV) depuis 7 ans. Ce dernier a découvert sa séropositivité en 1994, alors qu'il préparait son Brevet d'Etudes du Premier Cycle (BEPC) dans un collège de Lomé."Je travaillais très bien en classe. Et beaucoup de mes professeurs m'admiraient", raconte Dokla, l'arme à l'Œil.

"Les premiers signes ont commencé quand j'étais en classe de 5ème : d'abord les maux de tête, puis ensuite des plaies presque partout,  même à l'anus",  se souvient encore M.Dokla.

"J'ai décidé de faire le test, après avoir été secoué par une pneumonie précédée d'une paralysie faciale", raconte-t-il. Un voile de tristesse embue soudain discrètement le regard de ce jeune malade du sida encore physiquement solide.

Tino, (comme l'appellent souvent ses amis), s'est plutôt souvenu des premiers jours qui ont suivi la découverte de son statut sérologique: "Je ne peux jamais oublier ces moments. C'était vraiment dur pour un +Wamènonvi+ (enfant issu d'une famille pauvre en langue mina du sud du Togo)".

"Mais Dieu est grand. J'ai eu la chance d'être pris en charge très tôt par des associations françaises et des médecins européens, car le traitement mensuel à l'époque coûtait plus de 200.000 F .CFA (304,89 euros) et l'accès aux ARV également  difficile", se réjouit M.Dokla.

Contrairement à bon nombre de malades du sida, Tino affirme avoir reçu une "affection particulière" des parents et surtout des amis.

"Toute ma famille m'a soutenu. Mes amis ne m'ont pas repoussé, raison pour laquelle je n'accepte pas aujourd'hui que des malades du sida fassent l'objet de stigmatisation", insiste-t-il.

Tino,  aujourd'hui le malade du sida le plus connu du pays, se bat pour sensibiliser les Togolais sur la pandémie.

Président  du  Réseau des personnes vivant avec le Vih/sida (Ras+) - l'une des plus grandes structures du pays regroupant plusieurs associations de malades du sida - .il court de plateaux de télévision en studios de radio, sans se cacher. Il mène des campagnes publiques pour dénoncer les "mauvais traitements" infligés aux malades du sida, notamment sur leurs lieux de travail et dans des églises. Il va aussi témoigner dans des conférences régionales et en Europe.

En novembre 2007, M .Dokla a réussi à mobiliser plus de 500 séropositifs dans les rues de Lomé pour dénoncer notamment les ruptures incessantes des stocks d'ARV et la discrimination dont les malades du sida se disent victimes. C'était la première fois que des séropositifs manifestaient publiquement au Togo.

Car dans ce petit pays africain (environ 5 millions d'habitants), comme dans beaucoup d'autres, les malades du sida n'osent que très rarement s'afficher de peur d'être rejetés par leurs familles, leurs amis ou leurs collègues de travail.

"Nous avions connu l'année dernière, cinq phases de rupture de stock d'ARV. Il a fallu taper du poing sur la table, sinon, les amis allaient mourir, faute de traitement", souligne M.Dokla.

"Nous avions fait un sit-in devant le Parlement, avant de descendre dans les rues. Et on s'apprêtait à marcher sur la présidence de la république quand le gouvernement nous a fait des promesses", dévoile Tino qui affiche son combat jusque sur un tee-shirt barré de l'inscription "halte à la stigmatisation et la discrimination".

Au Togo, où le taux de prévalence est estimé à 3,2%, on dénombre plus de 150.000 séropositifs.

Environ 9.100 malades du sida sur 26.232 bénéficient de ces ARV, selon les récentes statistiques du Programme national de lutte contre le sida (PNLS).

"Tino est un malade du sida très courageux. J'ai été surpris  le jour où il a accordé une interview à notre équipe de reportage (…) il ne nous a rien cachés", témoigne Djifa Ocloo, correspond de l'Agence internationale d'images de télévision (AITV) à Lomé.

Plusieurs PV-VIH et membres du Ras+ affirment avoir surmonté psychologiquement la maladie, grâce à  M.Dokla.

"Il est très combatif. Grâce à son soutien, je suis moralement soulagée. Car j'ai été rejetée par mes parents et ma belle famille après le décès de mon mari", témoigne Jeanne Djinoua  sous traitement ARV depuis trois ans.

Non loin d'elle, Jean Ganvi, membre actif de Ras+,  renchérit : "Il nous prodigue des conseils, nous encourage et  nous distribue des brochures".

Le bureau M.Dokla, tapissé de livres et brochures traitant du sida, ne désemplit pas: responsables d'associations, membres du Ras+, journalistes. Entre deux rendez-vous, il planche sur de nouveaux projets pour trouver des partenaires étrangers et des subventions pour son Réseau qui, dit-il, regroupe plusieurs milliers de séropositifs et de malades.

Installé à Casablanca, l'un des quartiers populaires de Lomé, le siège de Ras+ est bien connu des d'habitants de la capitale togolaise, en raison des activités menées quotidiennement par ses membres.

Parmi les employés de cette Maison, figurent également des personnes non  infectées.

"Nous travaillons dans une ambiance bon enfant.  Nous nous côtoyons (malades du sida ou non) tous les jours, sans méfiance", affirme l'une des employées du Ras+.

Très solide, Tino affirme souvent à ses poches avoir déjà "vaincu" la maladie.

"J'ai toujours espoir, parce que je suis très fidèle à mes ARV et je respecte strictement les prescriptions de mes médecins. Ma petite amie, qui n'est pas infectée, me soutient aussi depuis 6 ans", se vante le jeune malade qui se réjouit de la gratuité des ARV.

Les autorités togolaises ont décidé le 14 novembre de mettre gratuitement des ARV à la disposition des malades du sida.

Environ 6.600 PV-VIH bénéficient déjà de ces ARV distribués par la Centrale d'achat des médicaments essentiels et génériques (CAMEG), une structure étatique qui a pour mission notamment de vendre à un "prix social", des médicaments essentiels sous nom générique, des consommables médicaux, de produits dentaires, de réactifs de laboratoire, de produits de radiologie (…) aux formations sanitaires publiques ou privées.

M.Dokla, dans sa logique de "lutteur infatigable", invite les autorités togolaises à faire "encore d'effort", après la gratuité des ARV :"le gouvernement doit penser à rendre également gratuits, les bilans pré thérapeutiques ainsi que des analyses biologiques".

Selon des associations de lutte contre la pandémie, les coûts de ces analyses varient entre 15.000 et 40.000 F .CFA (22,86 et 60,97 euros).

"Les autorités doivent également songer à aider nos associations, car cette décision va provoquer une augmentation du nombre des personnes sous ARV", suggère M.Dokla.

Il recommande également la création d'autres structures de distribution de ces ARV dans les autres régions, afin de permettre à tous PV-VIH de bénéficier du traitement.

"Des mesures doivent être prises, afin que ces ARV ne soit pas détournés et vendus dans les pays voisins", avertit M.Dokla, toujours prêt à "mobiliser" ses amis.

L'air grave, le malade du sida le plus connu du Togo menace : "nous allons nous organiser pour mettre en place des comités de vigilance, afin de surveiller la distribution de ces ARV."

Petite brochure intitulée "Le Sida : l'Afrique doit se réveiller" entre les mains, M.Dokla critique sévèrement les dirigeants africains, estimant que l'Afrique peut faire face à la pandémie, si "nos gouvernants sont vraiment conscients de la situation".

"Il y a trop de discours et peu d'actions concrètes. Que les lois de finances votées chaque année tiennent compte de la gravité de la situation. Ainsi, chaque pays africain pourra faire face efficacement à la pandémie", suggère M.Dokla

Environ 33,2 millions de personnes vivent avec le virus et quelque 2,1 millions de patients sont morts de la maladie en 2007, selon les récentes statistiques publiées par l'Onusida.

L'Afrique sub-saharienne, avec 67% des personnes touchées  par le VIH et 75% des décès en 2007, reste en effet la région la plus touchée au monde.

"Les Etats africains ont aujourd'hui intérêt à élaborer de bonnes politiques internes de lutte contre la maladie", estime M.Dokla, très en colère.

"Il faudra dans un premier temps, renforcer les campagnes de sensibilisation, afin de réduire le nombre de nouvelles infections", recommande-t-il.

"Ensuite, toutes les femmes enceintes doivent être soumises au test de dépistage, afin de protéger les nouveaux-nés", insiste Tino, invitant les dirigeants africains à penser maintenant à investir dans la formation des médecins et dans la recherche scientifique.

"Nous avons de talents en Afrique. Nos médecins doivent également se lancer dans des recherches, en vue de trouver des médicaments et remèdes appropriés".

 

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